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VIII. Mahler dans la forêt...

vendredi 24 avril 2020, par L’équipe de l’EMGC


24 avril, 10:01

Bonjour,

Merci pour vos chaleureux messages.
Je poursuis la publication de la série des Musiciens dans l’isolement entreprise dans la Lettre du Musicien.

VIII. MAHLER DANS LA FORET

Tous les matins, au lever du soleil, Gustav Mahler quittait sa maison de vacances de Maiernigg, sur les bords du lac de Wörthersee, au sud de l’Autriche. Il empruntait le chemin pierreux qui monte au cœur de la forêt. A travers les arbres, il apercevait les eaux du lac scintillantes sous les rayons de l’aurore.

Au fur et à mesure qu’il montait, la forêt s’épaississait.

Mahler arrivait à son chalet. Un chalet ? Une cabane plutôt : quatre murs et un toit.
Il allumait un réchaud à alcool, faisait réchauffer le lait et le café et buvait son petit déjeuner sur un banc, sur le pas de la porte. Puis il disparaissait pour des heures, à l’intérieur, la porte restant ouverte. Là, il composait.

Son inspiration avait besoin de solitude.

Pendant l’année, il triomphait au pupitre de son orchestre de l’Opéra de Vienne et dans les salons de la capitale. Durant l’été, il s’abreuvait de silence. Il troquait le frac du chef contre le froc du paysan.

Dans son chalet se trouvaient une table et un petit piano. Il allait de l’un à l’autre.
Un dialogue s’instaurait entre lui et la nature. Il écoutait le concert silencieux de la forêt et en percevait les vibrations.

Durant huit étés, de 1900 à 1907, Mahler composa en ce lieu ses symphonies numéros 4 à 8, ainsi que ses Kindertotenlieder et Ruckert Lieder.

L’un de ces Ruckert Lieder s’intitule « J’ai pris congé du monde » (« Ich bin der Welt abhanden gekommen »). N’est-ce pas de lui qu’il parle ?..

Le bruissement de la forêt lui suggérait un murmure d’instruments à cordes. Il y ajoutait le tintement d’une harpe, inspiré peut-être par quelque bruit ténu de la nature. Ainsi naissait l’adagietto de sa 5e. symphonie – cette musique nostalgique et sublime qui serait choisie plus tard par Visconti pour accompagner son film « Mort à Venise ».

La mort, justement. Au mois de février 1901, Mahler faillit mourir d’une hémorragie intestinale. Une fois l’été venu, il portait encore en lui les musiques sombres que l’angoisse avait fait naître. Ces musiques ressurgirent dans le silence de la nature. Au milieu des grands arbres, il sentit s’avancer une marche funèbre, lente, obsédante. Ainsi naquit le premier mouvement - « Trauermarsh » - de sa 5e symphonie.

Parfois lui parvenaient les échos lointains de cloches de troupeaux. Ne sont-ils pas ceux que l’on entend dans sa 6e. symphonie ?

Parfois, la grandeur de la nature suscitait en lui des musiques monumentales, pleines de cuivres et de percussions. Ses symphonies s’épanouissaient alors en épisodes démesurés.

« - Qu’as-tu composé aujourd’hui, lui demandait sa femme Alma lorsqu’il rentrait dans la maison de Maiernigg au bord du lac ?
- Les “Kindertoten lieder“ (“Chants pour les enfants morts“), lui répondit-il un jour de l’été 1902 ! ».

Alma sembla peu apprécier le choix de ce thème. Elle tenait dans ses bras Maria, leur enfant qui était née dans l’année. Elle percevait ce thème comme une malédiction :

« - Tu n’as pas peur que cela porte malchance à notre fille ? »

Mais Mahler continua à mettre en musique les poèmes des enfants morts...

Un jour, il eut l’impression que les grands arbres ressemblaient à mille choristes qui glorifiaient Dieu. Il en recueillit le chant et composa l’extraordinaire « Symphonie des mille », ouverte par le puissant « Veni creator » (« Viens en nous, Esprit créateur ») Cela se passa au cours de l’été 1907.

Ce fut le dernier été passé au bord du Wörthersee. Mahler n’y revint plus. Car, au cours de l’année suivante, Maria, 5 ans, mourut de la scarlatine. Ce qu’Alma redoutait s’était produit : la malédiction des « Kindertotenlieder » s’était réalisée…

André PEYREGNE


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