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V. Beethoven et le testament d’Heiligenstadt...

mardi 14 avril 2020, par L’équipe de l’EMGC


14 avril, 09:35

Chers tous,

Je poursuis ma série sur les compositeurs dans l’isolement (que j’ai publiée dans la Lettre du Musicien).

Après Bach, Chopin, Chosta, Rachma, voici notre Ludwig.

VI. BEETHOVEN ET LE TESTAMENT D’HEILIGENSTADT

A l’époque, Heiligenstadt était un village à la campagne près de Vienne. (C’est, aujourd’hui, un faubourg, au bout d’une ligne de métro). On y goûtait le silence et la paix, on admirait les vallonnements au-delà desquels commençait la forêt viennoise.

Beethoven s’y installa en mai 1802, dans une jolie maison d’un étage, à laquelle on accédait par un porche donnant sur une cour intérieure.
Le docteur Schmidt, qui suivait l’évolution de sa surdité, lui avait conseillé une cure de silence. Beethoven était condamné à s’éloigner des salons viennois dans lesquels il n’avait cessé de briller, d’être choyé, courtisé.

Il avait senti six ans plus tôt apparaître sa surdité. Il s’était d’abord efforcé de la cacher.

En octobre 1802, il dut se rendre à l’évidence : malgré la cure de silence, son mal ne cessait de croître.

Il plongeait dans le désespoir.

Il s’assit à sa table, et prit la plume : « O, hommes, qui me tenez pour un misanthrope, haineux et intraitable, comme vous m’ignorez, comme vous me jugez mal ! »

Il voulait s’excuser auprès de ses frères les hommes de donner l’impression de les bouder. Ce n’était pas sa faute, mais celle de la maladie. Il chérissait la fraternité. Il l’exalterait, plus tard, dans l’Ode à la joie de sa Neuvième symphonie.

Il continua à écrire : « J’ai dû mener ma vie dans la solitude… Je ne pouvais me résigner à dire aux hommes : parlez plus fort, criez, car je suis sourd, ah ! comment aurait-il été possible que j’avoue alors la faiblesse d’un sens qui, chez moi, devait être poussé jusqu’à un degré de perfection ! »

Il ne pouvait plus supporter son état. Rien ne pouvait l’apaiser. Pas même la douceur des paysages des environs de Vienne qu’il apercevait par sa fenêtre et qui lui inspirerait plus tard sa Symphonie Pastorale : « Quelle humiliation lorsque quelqu’un près de moi entendait une flûte au loin et que je n’entendais rien, ou lorsque quelqu’un entendait le berger chanter et que je n’entendais rien non plus ! »

Alors, cet aveu sortit de sa plume : « Il s’en est fallu de peu que je ne mette fin à mes jours. »

Puis il ajouta : « L’art seul m’a retenu. Il me semblait impossible de dire adieu au monde avant d’avoir donné tout ce pour quoi je me sentais doué.. »

Malgré sa détresse, Beethoven ne pouvait quitter cette terre sans avoir fait partager aux autres la musique qu’il avait en lui.

Dans sa tête passaient les thèmes de son récent troisième concerto, de sa deuxième symphonie qu’il était en train de composer. En lui bouillonnaient déjà les thèmes de sa « Symphonie héroïque », qui serait une première révolte contre le destin.

Il parcourait sa chambre, hagard, hirsute.

Il se remit à sa table et termina sa lettre : « Adieu, mes frères, ne m’oubliez pas tout à fait une fois mort, j’ai mérité cela de vous, parce que j’ai souvent, dans ma vie, pensé à vous rendre heureux, soyez-le . Ludwig van Beethoven, Heiligenstadt, le 6 octobre 1802. »

Il se leva. Autour de lui, tout était silence.

Cette lettre, il ne l’envoya jamais. On la retrouva au milieu de l’incroyable désordre qui régnait dans sa chambre après sa mort. Elle est aussi poignante que ses sonates ou ses symphonies. Elle dit tout de l’angoisse de l’homme condamné à l’isolement – mais qui, en composant, allait prendre sa revanche sur le destin.
On l’a appelée le « Testament d’Heiligenstadt ».

André PEYREGNE


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